Demi-tour du monde d'an en vélo couché.
Je repars donc d'Istanbul avec Rahel pour compagne de voyage. Le départ, comme c'est souvent le cas, est un peu ratée car nous n'avons pas pris de billet a l'avance pour le bateau qui doit nous faire traverser le Bosphore et lorsque nous arrivons, les 3 prochains trajets sont complets... La traversée se fait donc en milieu d'après-midi seulement et le temps de faire quelques courses une fois de l'autre cote, nous roulons a peine plus d'une heure sur une voie rapide en bouchon... Ce qui nous permets de dépasser voitures et camions alors que la route monte pas mal ! Ce premier bivouac sera très sympa, avec une belle vue sur la descente qui nous attend le lendemain.
Rahel et moi avons chacun nos habitudes de voyage et, pour le meilleur et pour le pire, nous allons nous nourrir des différences de l'autre pendant une semaine. Grâce a elle, j'apprends par exemple que ce n'est pas la fin du monde si je ne suis pas couché en même temps que le soleil (notamment parce que cela permet d'observer le ciel étoilé) et qu'un feu c'est bien sympa le soir pour cuisiner et discuter autour.
Le jour suivant sera bien rempli. Pour avoir fait tomber mon compteur au départ le matin, je dois retourner un peu sur mes pas. Puis nous pic-niquons au bord d'un lac, un peu écrasés par la chaleur mais sans oser se baigner étant donnée la couleur de l'eau. Vient ensuite une petite visite d'Iznic, célèbre pour ses céramiques et ou on nous offre le thé. Nous repartons donc seulement en milieu d'après-midi de la ville pour un col qui promets d'être sévère.
On avance, on avance mais toujours pas de montée... Cela signifie qu'elle va être abrupte. Et ce n'est pas peu de le dire ! Une fois l'ascension commencée, les lacets s'enchainent plus fous les uns que les autres a tel point que les voitures et camions les passent le plus souvent au ralenti. Nous ralentissons nous aussi notre allure au minimum (5 km/h en ce qui me concerne, en dessous je perds ma stabilité). Un mauvais mouvement me fait forcer sur les pédales plus que de raison et j'arrache littéralement un maillon de la chaine (au passage, pour les cyclistes, l'attache rapide a tenue, elle !). Je m'arrête donc pour réparer. J'en profite d'ailleurs pour professer le conseil suivant au voyageurs a vélo qui me liraient : toujours avoir quelques maillons de rechange dans les sacoches (une douzaine n'est pas excessif pour un long voyage!). Puis nous repartons mais je me rend vite compte que je n'ai pas remonté la chaine avec un chemin correct (je ne suis pas encore habitué a la roulette guide-chaine installée a Istanbul). Donc nouveaux arrêts pour remettre ça correctement. Puis se sont les attaches des tubes de chaine qui, sans doute plus sollicitées dans la montée, lâchent les uns après les autres. Je bricole des solutions qui ne fonctionnent pas toujours. Rahel est loin car, pensant que tout allait bien, elle m'a distancé. Je suis noir de cambouis et le sommet n'apparait toujours pas. Je vois un paysan arrêté sur le cote de la route avec une remorque. Pensant qu'il va me proposer de me monter la-haut, je m'apprête a refuser fièrement et un peu stupidement, mais non, il me regarde juste passer (il laissait probablement refroidir son moteur). Je laisse moi même de temps a autre reposer mes jambes une minute avant de repartir.
J'arrive finalement au sommet a 20h passées, pour le couché du soleil. Je suis épuisé et content. Affamée aussi. Rahel m'a gentillement attendu en haut en se faisant offrir plein de truc par une famille de locaux venu passer un moment sur ce point du vue (superbe, avec le lac et les montagnes). Les déchets éparpillés partout (bouteilles en plastique, papiers d'emballages et lingettes pour la plupart) témoignent d'ailleurs de la fréquentation du lieu... Le temps de faire le plein d'eau a une source, nous posons nos tentes et je laisse Rahel faire du feu et cuisiner un bon diner, la ou si j'avais été seul, j'aurais avalé du pain et me serai effondré dans mon duvet sans attendre.
Les jours suivants aussi seront riches en ascensions et donc en paysages. En 2 ou 3 jours, nous passons du niveau de la mer aux 1000m qui prévalent généralement en Anatolie centrale. Ca monte et, forcement, ça descend aussi. On se paye même le luxe de doubler des camions a 70 km/h sur la 4 voies. Je me paye aussi ma première sortie de route. A 50 km/h dans les lacets, je vois de loin une voiture arriver en face, mais un nid de poule m'empêche de faire une belle courbe donc je commence a freiner mais l'arrière dérape légèrement alors je file dans les cailloux en réduisant ma vitesse. Heureusement, ça n'a pas abimée les pneus. Je vous rassure, c'était du coté montagne, pas du coté ravin.
Nous passons aussi tous les deux quelques temps en atelier de mécanique. Je refixe et renforce mes tubes de chaine (qui n'ont plus bougée jusqu'à aujourd'hui). Rahel règle ses vitesses.
Finalement, on redescend de notre montagne après en avoir pris plein la vue et on file dans une plaine plus aride mais qui ne manque néanmoins pas pas de charme. On s'offre même un lac artificiel pour nous tous seuls, le soir venu.
La plaine nous a probablement offert toute la palette de jaunes et de bruns qui existent dans la nature. Quittant cette semi-aridité quelques heures, nous longeons un petit ruisseau coincé entre deux versants pour finalement déboucher, ébahis, devant une vaste plaine aux reliefs évoquant les érosions de Cappadoce. Après avoir rempli nos yeux de ce spectacle, nous filons vers le prochain village avec le projet d'une pause glace. Arrivés devant un magasin, on nous fait assoir a une table, sous la tonnelle adjacente, et nous amène a boire et a manger. Un vrai repas sortant du frigo et offert sans plus de cérémonie par les gens vivant la.
Un panneau touristique marqué « METROPOLIS » a attiré l'attention de Rahel qui m'entraine vers une cite troglodyte au bon goût de Cappadoce et nous offre une place de bivouac idyllique pour le soir. Je m'endors en pensant aux hommes qui vivaient au même endroit il y a 2000 ans...
Cimetiere
A partir du lendemain, la route se fait moins sympa. Une grosse 4 voies longent des montagnes qui, pour être superbes, ne suffisent pas a faire oublier la monotonie de cette route plate et droite et bien sur le trafic qu'elle accueille. Sans doute est-ce liée, c'est aussi a partir de ce jour que l'entente que nous formions Rahel et moi commence a s'émietter. Il devient pesant pour chacun de nous de constamment demander l'avis de l'autre pour tel choix de route ou tel pause. Le bivouac du soir est trouvé a la nuit tombée dans un endroit moche comme tout, et au matin, nous repartirons séparément, heureux d'avoir partager cette semaine mais contents de retrouver notre liberté de solitaires.
J'avais pour projet de tracer tout droit vers la Cappadoce mais des travaux rendent la route encore plus insupportable et je m'éclipse a la premier occasion sur des toutes petites routes. Je plonge sans le savoir dans le trou paumé de la région. Les gens sur la route m'arrêtent et me mettent en garde : « Ou vas-tu ? Pourquoi ? Il n'y a rien la-bas. La route n'est pas bonne, le goudron fond au soleil. Il n'y a rien pour un touriste la-bas. » etc... En plus des habituelles menaces des chiens et des serpents. Pas découragé, je m'enfonce dans cette arrière pays pour être finalement récompensé par la découverte de petits villages semi-abandonnées bâtis plus en pierre et en terre qu'en parpaings et en taule, et surtout par une des plus belle vue de tout le pays :
Le lendemain, le paysage redevient plat, a l'approche du gigantesque lac salé « Tuz Golu ». Je m'arrête dans un cyber, pour vous donner des nouvelles. Mon vélo est attaché juste devant, a 20 cm de la porte et je jette un œil de temps a autre mais ce ne sera pas suffisant. Un bruit de casse m'alerte et quand j'arrive, je trouve 3 jeunes de 16 a 20 ans hilares et un morceau de béquille gentillement posé sur le siège, le vélo reposant sur le mur. Je me mets en colère, gueule, saisi le plus vieux d'entre eux, réclamant une explication. Tout cela ne suffira pas a l'empêcher de rire. J'obtiens de lui, par une traductrice improvisée plus hautaine que compatissante, qu'un jeune garçon s'est assis sur le vélo pour l'essayer et est parti en courant quand la béquille a céder. Voyant que je parle a des adolescents pas finis, je ramasse mes affaires, payent et pars sans décharger ma colère comme j'aurai voulu, et a quoi bon de toute façon...
Je tente une réparation dans un magasin de vélo, mais elle casse immédiatement, puis paye pour une béquille local qui ressemble a un jouet en fer blanc et tord tout aussi vite. Finalement, je mange un morceau et quitte cette ville maudite.
La route qui m'attend aurait pu être belle, parente des salars d'Amérique du sud, mais non, c'est une lande asséchée et déserte balayée par un vent (de face, forcement) sur des distances importantes. J'obtiens un peu de répit en allant demander de l'eau a une famille adorable, dans une maison isolée, et en discutant avec deux ado turcs et suisses venus passer un mois de « vacances » au bled. Je me cache du vent et de la route, le soir, derrière un groupe de maisons abandonnées.
Le lendemain, je tente une nouvelle réparation, chez un mécanicien moto cette fois, bien plus équipé et plus habile. Il me soude un tube a la partie restante de la béquille et me récupère même le morceau de vis casser dans son pas. Heureux comme tout, je repars en me répétant : « Tu es en Turquie, chaque problème a sa solution ! ». Le temps de manger un morceau et d'aller pisser et « Crac »... je retrouve mon vélo a nouveau sans béquille et dans les mains d'un jeune adolescent pas pressé de s'excuser. Devant mes reproches, il m'entraine dans l'atelier d'un ami a lui, pas beaucoup plus vieux, qui tente une nouvelle réparation, mais sans succès. La béquille restante est trouée, tordue et il n'y a plus grand chose a espérer... Je repars donc encore une fois avec les nerfs et en me répétant : « Tu es en Turquie, chaque problème a sa solution ! Et chaque solution a son enfant pour la foutre par terre ! ».
Mon super mecano
Je roule pour oublier. Les jeunes turcs sont aussi irresponsables et stupides que les adultes sont serviables et prévenants. Mais les uns comme les autres sont plus curieux que des chats et a chaque arrêt, j'ai une foule d'hommes et d'enfants autour du vélo et de moi, jouant avec les manettes de vitesses ou déréglant le rétro, touchant a tout comme pour vérifier que le vélo existe bien... Au bout d'un moment, tout ce qui n'est pas solidement fixé part ou casse.
La béquille en moins, chaque arrêt ou je dois me lever est problématique. Cela m'oblige a trouver a chaque fois un poteau ou un arbre (chose bien trop rare sur les routes de Turquie) ou a laisser le vélo parterre, ce qui abime les sacoches et en limite l'accès. Mais c'est surtout chaque matin et chaque soir, lorsqu'il faut charger ou décharger le vélo que c'est le plus pénible. Je tord ou casse même quelques pièces les premiers jours a force de faire tomber le vélo...
Encore une journée et j'atteins enfin la Cappadoce tant attendu. Une nouvelle période commence.
PS : les videos du message sur la Bulgarie sont disponibles (ICI)